Brève: Quand une stagiaire écrit sur le public accueilli…

Dans notre service, on accueille depuis juin dernier une stagiaire éducatrice spécialisée 3ème année. Notre stagiaire (ben, oui, elle est à nous!), en plus de faire du bon café, elle réfléchit, elle travaille, elle écrit. Et elle écrit bien en plus (on en a de la chance hein?!). Un soir, elle a griffonné sur un bout d’ordi (on n’arrête pas le progrès) une présentation personnelle du « public » accueilli ici. Je voulais t’en faire part, à toi lecteur de ce blog (assez pauvre en article ces derniers temps il faut bien avouer), je trouve que c’est une belle définition des jeunes qu’on accueille. (Je précise à toutes fins utiles que la-dite stagiaire m’a bien évidemment donné son accord pour publier ce texte)
Ils arrivent en colère, envers leurs parents, envers les institutions précédentes, envers l’école, envers eux-mêmes, envers la vie, envers un peu tout en fait…..et ils arrivent méfiants. Il leur faut du temps pour observer qui nous sommes, comment fonctionne le service, est-ce que ça tient vraiment cette histoire-là, est-ce que ça tient au point de pouvoir faire confiance, même un peu ?
Ce sont de grands échalas dégingandés, cachés sous des joggings, des casquettes, des cheveux, des jeunes filles sur-maquillées, avec des yeux de biche et un langage de charretier. Ce sont des jeunes filles habillées comme des garçons, avec des sweats informes, des jeunes qui maugréent et répondent aux questions par des borborygmes, ou vous assomment de paroles. Des matadors qui roulent des mécaniques et qui vous lâchent des vérités énormes au gré d’une phrase glissée dans une conversation anodine, des enfants qui s’écroulent dans votre bureau parce que ce jour là c’est trop, trop de frustration, trop de colère, trop de rejet, trop d’inquiétude, trop de tristesse…… des jeunes qui ont tout compris mais qui n’ont rien compris, qui se la raconte et qui se racontent….Ce sont des jeunes gens qui portent sur eux leur souffrance, qui la portent haut, en plein milieu du front, qui la crient, qui la bougent, qui vous la jettent dans la figure et qui viennent la récupérer un peu plus tard. Elle est toujours là ?Vous me l’avez bien gardée ? Ok, on va peut-être pouvoir s’entendre….C’est important ça, l’entente…. entendre cette colère, cette souffrance et être capable de l’accueillir, de leur dire que oui ils ont raison d’être en colère, que la vie ne leur a pas fait de cadeaux, que c’est injuste…..préalable indispensable au « bon et on fait quoi avec tout ça maintenant ? ».
C’est difficile d’être le réceptacle de ce magma d’émotions brutes, de faire office de transformateur, d’arriver à leur renvoyer sous une forme plus « civilisée » afin qu’ils s’en emparent différemment et qu’ils puissent en faire quelque chose….ça bouge sacrément, ça fait vaciller l’être humain que je suis, ça fait des tempêtes à l’intérieur si fortes que des fois j’ai l’impression d’avoir choisi une carrière de marin….

C’est dur l’impuissance, l’impossibilité de réparer ce qui a été cassé, souillé, enlevé…..de juste essayer de leur apprendre à faire avec. Je leur souhaite tellement mieux, je voudrais pouvoir leur apporter plus, je voudrais pouvoir faire un peu à leur place ce chemin qui ne peut être emprunté que par eux….pour les soulager, pour leur offrir un peu de répit, un peu de calme….ce ne sont que des gosses, des gosses tout cabossés avec qui il faut négocier des plombes juste pour pouvoir les approcher et prendre un minimum la mesure des dégâts…..et que dire du temps passé avant de leur proposer un pansement !

Mais ce sont aussi des jeunes qui ont un humour décapant et des ressources insoupçonnées, un art consommé de la débrouille et des capacités à rebondir à faire pâlir de jalousie tous les kangourous d’Australie. Qui sont rarement là où on les attend et vous défient de venir les chercher. Qui font beaucoup de bruit pour cacher leurs silences. Qui sont aussi attachants qu’horripilants. Qui font attention à vous, qui vous font violence, qui sont prévenants, protecteurs des fois, qui vous repoussent et viennent vous chercher dans un va et vient quasi-constant, épuisant quand on se laisse trop attraper. Qui vous obligent à sortir de vos petits chemins confortables, à développer des trésors de patience et d’ingéniosité, et à vous rendre compte qu’au final ils vous avaient balisé le terrain qu’ils affirmaient miné…

M.H.

( diffusé avec l’aimable autorisation de son auteur Source)