Rencontre avec Clément.

Je reçois Clément pour la première fois. Je le salue tout en l’invitant à s’asseoir dans le salon d’entretien :

« Bonjour, Clément, je m’appelle Cécile B, je fais l’éducatrice dans ce service pour adolescents. »

« Ça sert à rien votre truc…j’veux pas parler !! »

« De quoi tu parles, qui ne sert à rien ? De quoi tu ne veux pas parler ? »

« C’est mort ! J’ai rien à dire. »

« Ok, et tu veux faire quoi alors ? »

« Les psy, les Educ vous nous rendez fou avec vos questions ! »

« Fou de quoi ? »

« Fou quoi !!!! Vous nous triturez le cerveau jusqu’à c’qu’on lâche ce qu’on voulait pas dire !!! »

« Ok, je comprends…en effet dit comme ça, c’est plutôt dangereux de parler ! »

Un long silence fait suite à ce court échange verbal, rythmé par les gestes de Clément tous aussi scandés que ses paroles éructées.

Clément montre des signes d’impatience…il souffle, bouge sans cesse, tire sur un morceau de la semelle de sa chaussure totalement délabrée, puis s’exclame :

« On fait quoi, là ? »

« On parle pas. »

« Vous rigolez, ou quoi ? »

« Pas vraiment non, je m’ennuie plutôt ! »

« Vous êtes pire que les autres, vous rendez fou sans parler ! »

« Ça te fais peur d’être fou ? »

« Non,j’ai pas peur… j’suis pas fou…et vous…vous l’êtes ou quoi ? »

« Sûrement, ça m’arrive régulièrement. Parfois, je suis folle de joie, folle de rage, folle de…enfin tu vois l’idée… »

« Ouais…j’vois…on peut p´t être  s’entendre…vous êtes fêlée ! »

« J’aimerai te montrer un truc à ce propos, ça t’intéresse ? »

 » Vite fait. « 

Je sors ma tablette numérique et lui montre la photo suivante :

Clément sourit et me regarde dans les yeux pour la première fois en s’exclamant :

« Quelle lumière ? »

« Je sais pas…celle de la vie ? Quelle est la lumière dans ta vie ? »

« La lumière, c’est quand je suis avec mes potes. Quand on se cale à la cité, tranquille…on écoute d’la zik … »

« Vous écoutez quoi comme musique ? »

« Jull »

« On s’en écoute une ? »

« Aller… paranoïa ? »

« Ok »

Je recherche sur la tablette ladite chanson mais Clément va plus vite que moi et la met sur son téléphone.

Je ne sais pas encore si cet espace de la mesure éducative représentera un « point d’où » ( terme et concept faisant référence au travail de Philippe Lacadée, psychiatre à Bordeaux ) Clément prendra ancrage pour construire un projet de vie moins chaotique mais en tout cas ce moment de partage en fin de séance fut un point doux.

Un point suffisamment doux pour que Clément accepte de prendre un autre rendez vous avec moi, un point d’où j’imagine construire mon intervention auprès de ce jeune après cette première rencontre.

Par Cécile, avec son aimable autorisation