Joaquim

Ah ! Il a belle allure Joaquim. On le voit arriver de loin. La démarche titubante, les bras levés au ciel, criant on ne sait quoi, sûrement à se disputer avec lui-même, ou avec les autres, qui ne sont pas là. Alors il gueule. Il gueule seul. C’est ça, riez ! Nous le faisons tous, gueuler seul. Derrière la télé, avachis sur le canapé, devant les informations. On n’a même pas l’excuse de l’alcool. Lui au moins, il gueule dans la rue. Il n’a pas peur Joaquim !

Il travaille depuis qu’il a 13 ans. On ne la lui fait pas à lui. La paresse, c’est un truc pour les feignants, c’est lui qui vous le dit. Et pour prouver qu’il travaille, il vous tend des mains noires de crasse, épaissies par des cales de chair.

« Joaquim, c’est dégoûtant. Regardez-moi un peu vos mains ». Il lève des yeux pétillants au ciel, et avec une de ses mains dégoûtantes, fait signe qu’il s’en fiche. Il souffle, puis rit. Il souffle. Un souffle chargé d’alcool, du mauvais vin sans doute, avalé avant d’arriver. Parce que non, si vous êtes en état d’ébriété, on ne vous accueille pas pour le repas. Pas de ça chez nous.

« Madame, tu me peux me donner le truc ? » On comprend qu’il veut un rasoir. Joaquim, il est portugais. Ça fait 31 ans qu’il est en France. Il a inventé son propre dialecte. Parlez-vous le Joaquim ? Il m’aura fallu des mois pour le comprendre. C’était un vrai combat de ma part. Si je le comprends mieux, je pourrais être au plus près de ses demandes. La belle justification que je me fournissais. Joaquim ne demande rien en fait. Oh si, de temps à autre, il réclame quelques petites choses. C’est qu’il a du cœur cet homme là. Il a bien compris que nous autres, pour se sentir bien et accomplis, il fallait nous donner de quoi accompagner, de quoi se positionner, de quoi appliquer 2002-2 et mettre « l’usager au centre du dispositif ». Alors, de temps en temps, il nous accorde un « madame, s’il te plait, tu peux dire le courrier, j’ai pas compris » Il s’en tape comme de sa première savonnette du courrier. Il n’écoute pas. Joaquim il se marre. Tout le temps. Enfin, presque tout le temps. Qu’il pleuve, qu’il vente qu’il cagne. Il se marre. Il a des yeux de gosse. C’est étonnant, ce visage abîmé par le temps, par des années de travail, de rue et d’alcool, et ces yeux emplis de joie de fraîcheur enfantine.

Des fois, quand il a bu, il gueule. Aujourd’hui, il gueule parce qu’il n’a pas de travail. Ça fait trois jours qu’il n’a pas de travail. Des années qu’il est à la rue.

Et même que si il était arabe, tout de suite on lui donnerait un lit et un travail.  C’est parce qu’il n’est pas arabe qu’on lui donne rien. Joaquim, vous dites n’importe quoi.

« C’est bon Joaquim, on a fini de parler, tous les deux, je ne veux pas entendre ce genre de discours ».

« D’accord, Madame, je m’en vais. Tu me donnes une cigarette ? »

« Vous plaisantez ? »

« Mais moi, 31 ans an que je suis en France, je parle Français ».

« Je ne veux plus vous entendre Joaquim, allez prendre l’air, ça nous en fera à nous. Je parle Français. Mon œil ! Les arabes ? »

Joaquim, quand il est bourré, il est con des fois. Ses deux meilleurs amis sont Brahim et Hocine. Des amis de galère, des amis de rue, comme lui, sans travail, sans toit régulier.

Demain, il reviendra Joaquim. Il ne s’excusera pas, il aura oublié. S’il est sobre, il viendra de bon cœur me demander son courrier ou un rasoir. Peut être même qu’il ira jusqu’à se laver les mains pour que je sois rassurée sur mon accompagnement. Cette vague histoire de réinsertion par l’hygiène. C’est vraiment un truc pour nous ça, pas pour Joaquim.

S’il a bu, Joaquim me chantera la macarena, en esquissant deux ou trois petits pas de danse sur le trottoir ou se disputera avec Hocine. Cet enfoiré d’Hocine ! Qui ne veut même pas lui donner son vélo pour qu’il aille travailler. Hocine lèvera sur lui des yeux mi amusés, mi craintifs : « Joaquim, tu vas te tuer si je te donne mon vélo. Déjà, tu meurs sur tes pieds, tu ne sais pas marcher. C’est l’alcool, Joaquim. Moi je te le donne pas le vélo, si tu meurs, ce sera pas par ma faute » Et Joaquim éclatera de rire.

Parce qu’il sait. Il nous enterrera tous.

Par Céline Gindre.

Avec son aimable autorisation.