Malaise dans les institutions

Pierre Bourdieu avait bien raison en 1995, lorsqu’il constatait un choix civilisationnel dans notre relation à la mondialisation, au libéralisme, à la réduction de toutes choses en valeur marchande.

Tout d’abord, politiquement cette modification a une origine politique. Cela remonte à la signature de l’AGCS par Lionel Jospin. En effet, les oligarques qui nous gouvernent avaient constaté qu’un dollar investi dans l’industrie automobile rapportait 2 à 3 dollars, alors que les privatisations de l’éducation, de la santé et du social peuvent rapporter 7 à 8 dollars. Avec une telle manne, impossible de les empêcher de vouloir faire main basse sur ce pactole.

Les attaques que subissent les secteurs autrefois protégés du Médico-social et Social sont insidieuses et aux caractéristiques souvent présentées comme inéluctables. Elles sont protéiformes, Réformes territoriales, lois de Décentralisation, Lolf (loi organique aux lois de finances), tarifications des établissements, loi sur les Usagers, Loi HPST(hôpital, patient, santé territoire) dite loi « Bachelot »…. L’offensive libérale, malgré quelques mouvements de recul depuis le « non » français au référendum pour la ratification de Constitution Européenne de Mai 2005 est permanente. Il s’agit d’une longue guerre de position et de mouvement.

Le secteur social français se trouve remis en cause par la réglementation européenne du marché intérieur réputé libre et de concurrence non-faussée. La législation de l’Europe se moque du statut des acteurs et opérateurs mais privilégie la « nature du produit », l’offre et la demande réduite à leur plus simple état de « nature » ; sans prendre en compte le choix politique fait en 1945, fruit d’un rapport de force social, d’une gestion étatique, planifiée, socialisée des secteurs du soin, de l’éducatif, de la santé.

Le secteur appartient majoritairement au secteur associatif qui s‘organisait encore il y a quelques années dans un cadre planifié et centralisé, avec une tarification administrée, un financement socialisé (Sécurité Sociale, Mutuelle Agricole). Un secteur qui s’est soustrait à force de luttes sociales de la main mise caritative, confessionnelle. Des professionnels qui se sont professionnalisés depuis les années 1960 (le diplôme d’Educateur Spécialisé est reconnu diplôme d’Etat en 1966), dotés de Conventions Collectives (1951, 1965,1966, Croix-Rouge, CHRS, Centre de lutte Contre le Cancer…) garantissant des conditions de travail, des rémunérations, des statuts, des outils d’élaboration collective. Autant de facilités de travail permettant un meilleur accueil des bénéficiaires.

Cette libéralisation favorise dès lors la libre création et la libre implantation, encourage des tarifications librement négociés entre les offreurs, les usagers et les « acheteurs publics » (Agence Régionale de Santé, Conseils Départementaux), met en place la concurrence par les appels d’offres.
Dès lors les syndicats patronaux (SYNEAS, FEGAPEI) organisent la détérioration des conditions de travail afin de rendre le secteur plus compétitif, non pas en matière de savoir-faire mais de rentabilité financière (coût du travail)… Par la même occasion les pressions sur les élus du personnel augmentent au point d’aboutir sur des cas de suicides ainsi qu’une augmentation des accidents de travail et maladies professionnelles non reconnus par la CPAM.
Cela se traduit sur le terrain par un harcèlement caractérisé de toutes personnes réfléchissant au sens et à la nature profonde (pallier à la violence du système capitaliste s’exerçant sur les individus les plus faibles) de leurs missions professionnelles. Tout travail de mise en recul et de réflexion professionnelle est donc gommé au profit de réunions de « normalisation ».
Les glissements sémantiques sont, dans ce secteur aussi, très nombreux. En effet, nous n’accompagnons plus des jeunes mais nous « prenons en charge » des usagers voire pire nous « gérons » des prix de journée dans le cadre de projets « individualisés » et « contractualisé ». Tout ce fatras idéologique est justifié par une urgence supposée et par le « bien-être de l’usager ».
C’est entre autre mesure, la réduction des effectifs des équipes et la précarisation de ceux-ci pour augmenter la « bientraitance » des personnes accueillies.
Les culpabilisations des travailleurs sont de plus en plus présentes sous des néologismes tels que « bientraitance » comme si les diplômes existants étaient obsolètes. Expliquée, dans le « guide des bonnes pratiques », le travailleur doit donc être efficient et se rendre complice d’évaluations reposant sur des critères issus de l’Industrie (objectifs, projets, performance…) Pour cela les diplômes sont dévalorisés, remaniés paradoxalement pour but, à terme, de détruire les conventions collectives. En effet, les grilles de salaires ne correspondront plus à rien lorsque les éducateurs ou infirmiers ou assistants sociaux ne seront que des travailleurs sociaux ou sanitaires sans spécialités (cela a d’ailleurs commencé avec la disparition du métier d’infirmier psychiatrique).
Nous notons que les instituts de formation sont eux-mêmes pris dans l’étau de la rentabilité financière qui vise à terme à les remplacer par les universités.
Les équipes sont, par ailleurs soumises à la multiplication des échelons hiérarchiques augmentant, de fait les sources potentielles de souffrance au travail.
Le nombre d’associations gestionnaires, gage de pluralisme politique, qui étaient de 30 000, est passé dans les années 2 000 à 3 000 associations et il se dit qu’il ne doit en rester au final que « trois » (APAJH, ADAPEI et ADSEA). Celles-ci seront dotées d’outils de gestion appelés « contrat d’objectif pluriannuels d’objectifs et de moyens » signés pour des périodes de 3 à 5 ans.

La dérégulation et la privatisation des services sociaux et médico-sociaux en réduisant la relation avec l’usager à une relation client-prestataire imposent de supprimer tous les instruments qui permettent de planifier l’offre, de fixer les prix, de réglementer l’accès aux professions, l’ouverture ou l’installation de structures et d’éviter la commercialisation de l’offre. Or les états ont besoins de ces instruments pour réguler la qualité, l’accessibilité pour tous et la viabilité du système de prise en charge des publics fragiles. Il faut toutefois préciser que les véritables clients sont les donneurs d’ordre-payeurs : Conseils Départementaux et Agences Régionales de Santé

Nous parlions plus haut de guerre de position et de mouvement. En effet, les élites associatives, une nomenklatura du médico-social selon JP Hardy (ancien inspecteur de la Direction Général des Affaires Sanitaires et Sociales) qui profite d’avantages souvent peu connus ou dissimulés (train de vie, rémunération élevées, avantages en nature, positionnement social…) s’inscrivent dans ce changement annoncé du secteur. Elles sont peu enclines à défendre les intérêts des personnes accompagnées et des salarié(e)s. Au contraire, regroupées au sein de puissantes organisations patronales, elles n’ont de cesse de « casser » les acquis sociaux des professionnels du secteur. Il est à noter que ces « élites » qui ne le sont que par leur degré hiérarchique et trop rarement par leur réflexion professionnelle, sont de moins en moins issues du social et du médico-social mais de secteur tels que la banque, l’agro-alimentaire ou de l’assurance et qui sont donc à mille lieues des préoccupations que devraient se poser les dirigeants du social. Ils se conduisent en potentats institutionnels, notables locaux, exerçant très souvent le management par la terreur.

Guerre de mouvement, parce que ces mêmes salarié(e)s se battent en coordination de lutte (2008-2009), en comités, toujours en étroite collaboration avec les syndicats(les moins réformateurs : CGT, FO, SUD) du secteur. Des tentatives malheureusement corporatistes, s’immiscent dans des débats autour de ces nouvelles problématiques (Fédération Nationale des Assistants Sociaux (FNAS) ou l’Organisation Nationale des Educateurs Spécialisés (ONES). Si ces débats participent à l’édification d’une conscience collective, elles ne parviennent pas, néanmoins à faire le lien avec la dimension économique, de l’opposition capital-travail, autrement nommé lutte des classes.

Avec un faible taux de syndicalisation (0,5% des personnels, cela englobant les syndiqués CFDT et CFTC dont on connaît l’aptitude à fuir la lutte syndicale), la constitution d’outils de lutte pérennes reste une des difficultés les plus prégnantes et sur lesquelles les salariés en lutte butent systématiquement (manque de suivi et politisation faible d’un secteur professionnels qui est le plus politique après l’inspection du travail, alors que bien des professionnels n’en aient pas la conscience).
Alors qu’en face les attaques se multiplient et sont coordonnées.

Baptiste Peyronnet et Frédéric Le Marrec.

2 comments

  1. c’est vrai on le voit aussi maintenant pour des travailleur sociaux arrivant à la cinquantaine avec beaucoup d’expérience et qui « rament » pour trouver du boulot car justement trop d’expérience et donc trop cher !!!

  2. Les travailleurs sociaux, ont un rôle pivot. Accompagnateurs, ils sont à la source de l’expertise sociale. Peux-t’on republier ce texte ici, en 3 bis : http://le-peuple-president.fr/propositions-pratiques-pour-un-bol-dair-frais-tout-de-suite.html ?