CAFE SOCIAL INTERPROFESSIONNEL DU 18 JUIN 2015 A MONTPELLIER

L’ONES a été partenaire du Café social interprofessionnel organisé le 18 Juin 2015 à Montpellier avec l’ANAS, la FNEJE et France ESF. L’ONES tient à remercier tous les organisateurs et tout particulièrement Sarah Demarelatrous co-organisatrice de cette soirée. Voici la synthèse des débats.

CAFÉ SOCIAL INTERPROFESSIONNEL
LE 18 JUIN 2015 A MONTPELLIER – REGION LANGUEDOC-ROUSSILLON

INTRODUCTION
Les associations professionnelles des professions sociales de niveau III ont accueilli en soirée-débat une cinquantaine de professionnels, étudiants ou chercheurs afin de débattre du contexte actuel du Travail Social en France.
Le projet de refonte du Travail Social souhaité par les pouvoirs publics provoquerait des changements profonds et mettrait à mal les fondements de nos métiers, leur histoire et leur construction – qu’ils soient plus anciens ou récents – ainsi que la garantie d’une qualité d’intervention auprès des usagers. De plus, malgré les instances participatives et consultatives qui ont été mises en place depuis 2013, la concertation fait défaut avec les acteurs concernés : travailleurs sociaux, cadres, employeurs et usagers. Cette attaque aux métiers du travail social démontre également que nos métiers sont insuffisamment lisibles et reconnus dans l’espace public alors qu’ils participent grandement au maintien de formes de solidarités et à l’accès aux droits pour tous dans notre société.
Suite à ces constats, nous avons décidé d’organiser un café social interprofessionnel pour réunir les personnes concernées autour de tables-rondes afin de recueillir leurs avis sur cette refonte et ses conséquences, de promouvoir la complémentarité et les spécificités de nos professions mais aussi porter leur parole à l’échelon national. En voici la synthèse.

SYNTHESE DES DÉBATS
1. LA FORMATION : PREMIÈRE CIBLE DE LA REFONTE

Une formation pratique repensée

Pour les cinq filières de niveau III (ASS, ES, ETS, EJE, CESF), des formations déclinées en domaines de compétences dont deux « cœurs de métier » et deux « transversaux », s’articulent avec une formation théorique sur le principe de l’alternance intégrative. L’alternance est fondatrice de notre qualification professionnelle. L’alternance dite intégrative relie les enseignements théoriques et la pratique. Elle permet notre construction identitaire et l’appropriation d’une posture professionnelle.
Le 31 mars 2015, un nouveau cadre réglementaire instaure une nouvelle forme d’alternance intégrative en proposant de nouvelles modalités de stages : diversification des lieux, des publics, des pratiques, des compétences. Elle propose aussi un accueil successif de l’étudiant dans des structures différentes, un travail collectif des stagiaires autour d’une thématique centrale, une recherche de compétences liées à la gestion de l’action ainsi que la possibilité pour l’étudiant en manque de stage de se présenter à la certification, etc.
Les stages auront donc une durée plus courte et amèneront l’étudiant à développer des compétences diverses « touche à tout » mais éloignées du positionnement par métier. La question du rôle des professionnels accueillants et des compétences requises pour ces nouvelles modalités se pose. Aussi, quel investissement et quels moyens dans les sites qualifiants pour mettre en œuvre ces stages « pluri-professionnels » ? Et surtout, quelle transmission de culture professionnelle et de savoir-faire dans ce contexte de fusion généralisée des métiers du social ?

Une réarchitecture des formations

Le projet de refonte propose une réorganisation de l’architecture des formations du niveau 5 au niveau 1 de qualification. Toutes les formations aboutiraient sur un métier unique et se composeraient d’un tronc commun (+/-50%), de spécialisations (+/-40%) et enfin, de parcours optionnels (10%). Cette nouvelle organisation aurait un fort impact sur la notion d’approche globale des situations apprise en formation et mise en oeuvre sur le terrain quotidiennement. Le parcours optionnel qui est pensé comme « facilitateur de première embauche » risque d’enfermer et de spécialiser des professionnels qui sont formés de premier abord à être polyvalents. Cette spécialisation risque également de provoquer le même constat énoncé par les rapports de la CPC tel que la multiplicité des intervenants et des réponses dans la mesure où les professionnels seraient de plus en plus spécialisés.
Cependant, à condition de conserver les diplômes d’Etat et leurs spécificités, on ne note pas, dans les débats, d’opposition au maintien ou à la création de séquences de troncs communs au cours des formations. Certains professionnels ou étudiants évoquent même le fait que le travail en transversalité aurait davantage de sens en fin de formation car cette pluridisciplinarité est vécue et mise en oeuvre lors des stages pratiques en autonomie.

2. RISQUE D’UNE FRAGILISATION DES OUTILS DE L’INTERVENTION SOCIALE

La pluridisciplinarité mise en péril

Le travail pluridisciplinaire/partenariat/réseau contribue à la cohérence des accompagnements proposés aux personnes et à un meilleur étayage des situations par des approches différentes et complémentaires. Chaque professionnel apporte selon son métier, sa propre couleur et un regard spécifique qui aident et facilitent l’accompagnement des personnes. Nous pouvons ajouter que les travailleurs sociaux de niveau III ont comme base des savoirs pluridisciplinaires qui se complètent, se juxtaposent ou s’éclairent par les disciplines rencontrées en équipe ou dans le cadre du partenariat.
Les professionnels et étudiants notent une différence entre les dynamiques inter-professionnelles et la pluridisciplinarité : l’une représente pour eux une synergie, un processus qui peut évoluer et se constituer au fil du temps pour adapter les réponses, créer des outils communs, etc ; l’autre permet, en plus, de mutualiser les compétences de chacun et d’ajuster les interventions sociales ou éducatives grâce à l’apport de l’équipe ou des partenaires. Le projet de création d’un métier unique vient alors questionner la richesse de ce travail entre professionnels puisqu’il nie les spécificités de chacun. Quel avenir pour cet outil de l’intervention sociale et quelles conséquences sur la qualité d’accompagnement des personnes accueillies ? Les professionnels semblent unanimes sur ce sujet : la diversité est une richesse. Cette refonte viendrait mettre à mal cette construction interprofessionnelle qui prend forme sur un territoire précis ayant ses propres caractéristiques, une histoire et des dynamiques singulières. Ce travail de partenariat est inhérente à nos métiers car il permet, entres autres, de créer ou de trouver des solutions plus adaptées aux problématiques que rencontrent les personnes reçues dans les services.
Deux points sont évoqués par les professionnels à ce propos notamment en lien avec la formation et les changements souhaités par ce projet de refonte. Certains rapportent que l’organisation actuelle forme déjà des professionnels différents par leur personnalité, leurs choix ou leur parcours de stages et leurs compétences antérieures, tandis que d’autres ont fortes inquiétudes quant à la durée et au contenu du tronc commun qui ne permettrait pas d’approfondir une spécificité ou des méthodes spécifiques. Au-delà du fait de différencier les professions, la volonté d’approfondir une approche spécifique ne veut pas dire « spécialisation » au même titre que dans le domaine médical. Il est ici question du champ social et de « l’agir ensemble » afin de proposer aux personnes une prise en compte globale des problématiques qui se posent dans leur situation.

Un cloisonnement et une non-reconnaissance des institutions

Des professionnels évoquent un sentiment d’isolement occasionné par le cloisonnement d’un certain nombre d’institutions, par la diversité des types d’employeurs qui communiquent peu, mutualisent peu leurs ressources et ne favorisent pas la lisibilité des modalités de prises en charge ou d’interventions. La majorité des professionnels ont le sentiment d’être confrontés à une « non reconnaissance » de leurs missions, de leur place dans l’institution et dans la société. En effet, la valorisation et la connaissance des spécificités des différentes professions sociales sont très variables selon les structures sociales, médico-sociales ou de la petite enfance. De plus, dans certaines institutions, des professionnels de différentes professions peuvent parfois exercer les mêmes missions auprès du même public. Les professionnels témoignent que dans ces cas-là, ils observent que le travail est tout de même effectué de manière différente, suivant l’approche et la formation initiale du professionnel. Le manque de lisibilité des professions semble donc en partie causé par les institutions elles-mêmes qui ne distinguent pas les spécificités ou n’explicitent pas suffisamment au public reçu les missions spécifiques de chaque travailleur social.

Un secret professionnel en danger

Valeur fondatrice du métier d’assistant(e) de service social, le secret professionnel est avant tout ce qui apporte la crédibilité d’une fonction et ce qui garantit la protection de la vie privée du citoyen, en référence aux Droits de l’Homme. Il est également d’ordre public (ou d’intérêt général) car il permet un bon fonctionnement de la société par son caractère essentiel au bon fonctionnement d’une démocratie. Outil de la relation d’aide s’ajoutant aux techniques d’entretien, le cadre que fixe le secret professionnel sécurise l’espace de confiance qui est renforcé par une posture de non-jugement, d’écoute et d’empathie. De ce fait, la manière dont le secret professionnel est mis en œuvre par le travailleur social ou l’institution est aussi un indicateur du respect de la personne et de ses droits. Ainsi, en cas de titre unique de travailleur social et de la suppression de titre réglementé d’assistant(e) de service social, qu’adviendra-t-il du secret professionnel par profession ?
Les professionnels remarquent sur leurs lieux de travail et notamment, dans les structures hospitalières ou médico-sociales que le secret professionnel médical est plus strictement respecté que dans les structures sociales. Le respect du secret professionnel est également mis à mal par le fonctionnement interne des structures et le traitement informatique des données nominatives qui n’est pas assez protecteur pour la vie privée des personnes accompagnées.
Les débats sur ce point ont révélé une connaissance incomplète des professionnels quant aux sanctions, à l’utilité et à la mise en œuvre du secret professionnel dans le quotidien. Certains se questionnent sur le caractère « disproportionné » de la sanction pénale, d’autres affirment que ces sanctions sont primordiales et marquent l’importance de l’application du secret professionnel. Il est à noter que le secret professionnel « par mission » réduit la responsabilité individuelle et renforce l’idée d’appartenance institutionnelle. La suppression du secret par profession est donc un risque de dissolution de la responsabilité et pose une question éthique vis-à-vis de notre place face à l’usager. Cependant, si toutes les professions sociales de niveau III étaient soumises au secret professionnel, cela pourrait peut-être favoriser une meilleure compréhension de l’équipe pluridisciplinaire ou des partenaires, car le refus de partager les informations est souvent mal vécu et mal perçu.

3. TITRE UNIQUE DE « TRAVAILLEUR SOCIAL » : UNE DISPARITION DES IDENTITÉS PROFESSIONNELLES ?

Les participants ont manifesté leur attachement à leur identité professionnelle. C’est le plus souvent une question fondamentale de choix de métier. Le choix de la relation directe à l’usager est un argument premier : « on n’a pas cherché à être cadre ou coordinateur ». Il existe une véritable crainte de devoir s’éloigner de l’usager s’il y a « refonte ».
Les professionnels s’interrogent sur la raison qui amène les autorités publiques à remettre en cause de manière profonde des spécificités de métier qui ont construit des liens et des complémentarités dans le temps afin de proposer une qualité de service aux usagers. En « simplifiant » nos professions sociales et les formations qui y conduisent, nous constatons un risque fort de brader la qualité de service à l’usager, la qualité d’accompagnement. En effet, selon le dernier projet voté par la CPC, les professionnels qui interviendront dorénavant auprès des publics seront formés pendant seulement deux ans dont un seul stage de huit mois. Cette nouvelle configuration de formation représenterait une perte considérable dans le processus de professionnalisation, pour l’acquisition des compétences en termes de savoirs, de savoir-faire et de savoirs-être ainsi que dans la construction du positionnement professionnel.

CONCLUSION
Cette synthèse se veut représentative du contenu des débats et porte-parole des participants à ce café social interprofessionnel. Il est évident que de nombreux autres points auraient pu être abordés et portés à la connaissance de l’échelon national. Ce que nous pouvons retenir de ce café social est qu’il est constaté plusieurs points d’inquiétudes par l’ensemble des professionnels, étudiants ou chercheurs présents :

Un point d’inquiétude particulier en ce qui concerne les Educateurs (rices) de Jeunes Enfants pour qui la disparition des Diplômes d’Etat fait craindre la perte du seul métier spécialisé dans l’éducation de la petite enfance qui représente un enjeu actuel de société. Cette refonte vient remettre en cause l’essence même du métier d’EJE à savoir l’accompagnement de l’enfant et de la parentalité. La méthode et les missions des EJE auprès des familles et des enfants nécessitent des connaissances et des techniques tout à fait spécifiques qui demandent du temps et des moyens.

Les professionnels dénoncent un risque majeur de « nivellement par le bas », de perte d’expertise et de contraindre les travailleurs sociaux à une fonction d’exécutants. Nous craignons à terme, une déqualification importante dans le travail de relation à l’autre puisque les actuels niveaux III deviendraient coordinateurs de projets ou chargés de mission. Ainsi, la relation directe auprès des publics accompagnés sera réservée à des professionnels moins formées et moins qualifiés.

Une proposition a émergé de l’ensemble des débats : étendre le secret professionnel par profession à l’ensemble de nos spécificités ou en tout les cas, de prendre le temps de construire une réflexion approfondie sur ce sujet qui est méconnu et appliqué de manière diverse. Est-ce que son extension dans le cadre de la réforme ne serait-elle pas l’occasion de le réactiver dans les esprits, le revaloriser ou le réaffirmer ? « Le secret du respect, c’est le respect du secret professionnel » (Jean Maisondieu). Cette citation illustre bien le lien entre la place centrale de l’usager dans l’intervention sociale et l’importance du respect du secret professionnel.

Enfin, ce projet nous rappelle l’importance de la communication sur nos métiers, leurs spécificités, leur histoire, leur construction ainsi que leur utilité, leur fonction dans la société et dans le système de solidarité. Les personnes concernées par ce projet de refonte ressentent un certain décalage entre les constats faits par le gouvernement et la CPC qui peuvent parfois converger avec les leurs et les solutions drastiques qui sont décidées ou proposées.

L’une des réponses semble être le dialogue, la concertation et la participation des professionnels, étudiants, formateurs et employeurs du social à l’amélioration de ce qui fonde et ce qui forme les métiers du travail social.

« Nous pourrons travailler partout…
…mais serons-nous vraiment compétents quelque part ? »