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L’enfant et la souffrance de la séparation, Maurice Berger

Dunod, 2003

mardi 18 septembre 2007, par Webmestre

Maurice Berger est professeur de psychologie clinique à l’université Lyon 2, il est également chef de service de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent à Saint-Etienne et psychanalyste. Ses travaux les plus connus portent sur les entretiens familiaux, les troubles graves de l’apprentissage, et sur les séparations parents-enfants. Ses travaux scientifiques dans le domaine de l’enfance font l’objet d’une reconnaissance internationale. Ainsi il me paraît à propos de préciser que ses réflexions présentes dans l’enfant et la souffrance de la séparation seront utilisées comme travaux de référence à l’assemblée nationale. De plus , il a été sollicité par le président du comité d’experts du Québec pour commenter la nouvelle loi sur la protection de l’enfance.

Avec son livre L’Echec de la protection de l’enfance (Dunod, 2003), Maurice Berger pose un regard particulièrement critique sur le dispositif français et son idéologie devenue « hors réalité » : le maintien, à tout prix, du lien familial. Même s’il reconnaît que séparer un enfant de ses parents défaillants est une décision grave et douloureuse, il considère qu’une absence de séparation, un placement trop tardif ou un retour trop hâtif dans le foyer familial , constituent des dangers bien plus importants pour l’enfant. C’est particulièrement la loi de 1970 sur l’assistance éducative qui semble inadaptée : limitant la durée des décisions de justice à deux ans, elle bloque la mise en place effective d’un nouveau projet de vie stable et structurant, comme le placement. Pour M. Berger, de nombreux enfants peuvent se développer affectivement et intellectuellement de manière correcte sans jamais retourner vivre avec leurs parents.

Plus tard il remet cela avec Ces enfants que l’on sacrifie... au nom de la protection de l’enfance (3 novembre 2005).Pour lui,le système de protection de l’enfance en danger est ,en France, inefficace et souvent même nuisible. Pour illustrer et justifier ce constat, le docteur Maurice Berger démontre qu’à toutes les étapes du dispositif, l’enfant et sa souffrance ne sont pas réellement écoutés , notamment avec la loi du 2 janvier 2002 que l’on interprète comme si ’’l’usager au centre du dispositif’’ était le parent.
Maurice Berger précise, par ailleurs, qu’il existe deux sortes de dispositifs de protection de l’enfance : ceux qui, comme en France, sont centrés sur la famille, c’est-à-dire, en fait, sur les parents ; et ceux d’autres pays qui sont centrés sur l’enfant. Le premier a pour effet de maintenir l’enfant à tout prix dans sa famille. Le second, non idéologique, cherche activement quel mode de prise en charge (y compris le maintien en famille) peut permettre la satisfaction de ses besoins essentiels. Le risque serait de chercher un compromis « à la française » entre ces deux dispositifs.
Compromis impossible parce que les besoins de l’enfant doivent rester primordiaux.
Cet ouvrage traite donc de la séparation de l’enfant avec ses parents par trois procédés : le divorce , l’adoption et le placement. J’ai choisi de cibler mes réflexions sur le placement : page 87 à 160 en m’appuyant sur la partie introductive portant sur la pathologie du lien : page 1 à 18.

Dans la troisième partie de son ouvrage , L’enfant face au placement , étayée par son introduction sur la pathologie du lien , Maurice Berger affirme que la souffrance et la pathologie de l’enfant sont constantes et sous-estimées. Il décrit dans ce livre la vie psychique complexe de l’enfant placé et les difficultés thérapeutiques qui en découlent. Il présente également les diverses raisons, extérieures à l’enfant, qui font que le travail de soins est difficile. Il reconnaît la toxicité de certains parents et , pour finir , rappelle l’incidence de nos actes et décisions dans la prise en charge thérapeutique.
Tout au long de cette troisième partie, et également dans la première partie de l’ouvrage , l’auteur choisi d’insister sur la pathologie du lien qui rend tellement difficile le travail d’accompagnement psychique des enfant séparés de leur parents . De ce lien primaire dépendrait la capacité d’attachement ultérieure de l’enfant, son aptitude à entrer dans une relation d’échange et de réciprocité, de se constituer en sujet autonome. La séparation est un traumatisme . Tout d’abord , l’enfant éprouve le besoin de revenir au temps ’’ mythique ’’ d’avant la séparation. Ce retour est entravé par différentes choses dans la pensée de l’enfant : le déni , où l’enfant refuse d’intégrer la réalité d’une séparation et ses causes ; le clivage , où l’enfant maintient en lui la coexistence de deux modes de pensées antinomiques ( une partie très adaptée à la réalité , l’autre s’accrochant à la violence du passé) . Ce clivage empêche l’ambivalence de la pensée de l’enfant . Celui ci ne veut pas travailler sur son passé. Ainsi , on assiste à de nombreux échecs de placement dans le cas où l’enfant refuse de s’attacher à quelqu’un d’autre de peur de rendre mauvais le parent et à l’échec d’explications rationnelles concernant le placement. De plus l’enfant ne peut se représenter la mère que si celle-ci lui a permis de le faire , c’est à dire qu’ elle s’est ’’suffisamment ’’ bien occupé de lui pour lui permettre de se la représenter plutôt que de chercher à la voir tout le temps ( à cause de la peur de l’abandon où de la menace ). De la même façon , s’il n’a pas fait d’expérience satisfaisante avec sa mère pour lui permettre d’en avoir une représentation satisfaisante , l’enfant éprouvera le désir de retourner vers ces parents insatisfaisants. Les autres difficultés psychiques ont souvent des effets dévastateurs sur la personnalité : la représentation de soi , entravée par peu d’échanges affectifs précoces peut engendrer la capacité d’apprendre de l’enfant. La mise à mal de l’estime, de la constitution du narcissisme, qui aide à affronter l’extérieur, a de lourdes conséquences : l’enfant est prêt à tout pour éprouver un sentiment d’ appartenance et finit , soit par augmenter la valeur qu’il a de lui même , soit par penser ne rien valoir. Enfin , sans l’apprentissage de l’ambivalence et de la force de son agressivité , l’enfant puis l’adolescent aura des difficultés de contrôle pulsionnel et d’organisation de sa ’’conflictualité intrapsychique. ’’ surtout s’il a appris à penser sur un mode hallucinatoire , c’est à dire qu’on lui a laissé croire que ce qu’il imaginait était vrai , que le monde fonctionne par la violence par exemple.

Concernant les difficultés extérieures à l’enfant , l’auteur dénonce un une pratique réductrice des intervenants et parle de ’’toxicité’’ des parents. En effet, pour commencer l’auteur déplore que les intervenants ne se basent souvent que sur une des parties clivées du psychisme de l’enfant. Selon lui , c’est ce qui les pousse à sous-estimer le traumatisme subi par l’enfant. De plus , la pratique des intervenants semble faussée par l’idéologie du lien familial , c’est à dire le maintien à tout prix du lien physique réel avec les parents. Or cette idéologie empêche , d’une part , l’ambivalence de la pensée et , d’autre part , prouverait que l’intervenant s’identifie à la souffrance du parent plutôt qu’à celle de l’enfant. Or , la souffrance du parent est plus souvent due à la perte de l’enfant imaginaire puisqu’il n’a jamais vraiment pu investir son enfant réel. De la même façon , Maurice Berger critique le lien du couple et de fratrie en énonçant des cas problématiques de frères et soeurs maintenus ensemble, il déplore à ce titre la loi du 30 décembre 1996 du code civil qui prévoit le maintien des enfants ensemble en cas de placement ou de divorce sauf impossibilité majeure. De plus , par ses observations d’enfants pris en charge , l’auteur nous décrit certains modes de fonctionnement parentaux. Ainsi il repère les parents séducteurs , qui par le biais de paroles secrètes lors de visites médiatisées laissent croire à l’enfant des choses fausses qui bloqueront son psychisme et l’empêcheront d’investir un autre lieu ou une autre personne. Cette séduction a une valeur très narcissique puisque le parent préfère maintenir l’enfant dans un état de dépendance plutôt que de l’aider à évoluer. L’auteur décrit aussi ces relations vides souvent accompagnées de collages à l’enfant qui sont souvent dues à des phénomènes de dépression chez le parent , dépression à laquelle l’enfant s’identifie et est identifié , ce que l’auteur exprime par ’’l’enfant , partie mélancolique de la mère’’.

Enfin , dans sa vision de la prise en charge thérapeutique, Maurice Berger insiste sur la cohérence à maintenir pour chaque intervention ( judiciaire , sociale , familiale, thérapeutique) pour ne pas entraver le travail de symbolisation de l’enfant. Il faudrait , pour l’auteur , que le suivi de l’enfant soit pris en charge par l’équipe de pédo-psychiatrie qui s’occupe des soins , que l’environnement de l’enfant fasse partie intégrante des soins. Il pose la question des familles d’accueil à visée thérapeutique , du secret familial à traiter où il évoque la question de la représentation de la conception de l’enfant par l’enfant , représentation souvent désorganisée par un passé angoissant ou sexuellement violent comme il l’a déjà évoqué page 120 par rapport aux théories de l’enfant sur son origine . Pour finir Maurice Berger rappelle l’importance des visites et conversations téléphoniques médiatisées pour éviter que le travail de soin soit mis à mal par le fonctionnement des parents évoqué plus haut. Il rappelle aussi la prise en charge psychothérapique avec l’importance de la création d’un lien , point de départ de tout travail de soin pour ensuite aider à l’organisation de la pensée de l’enfant et l’évocation du passé , passage très difficile , notamment avec un’’ imago maternel terrifiant’’. Ce travail psychothérapique devrait rester individuel même s’ il s’ajoute à un travail en groupe.

Pour la partie consacrée à l’analyse de cet ouvrage , je reviendrai tout d’abord sur l’idéologie du lien familial, cette théorie , plus longuement dénoncée dans l’échec de la protection de l’enfance, apparaît également dans d’autres ouvrages psychanalystes contemporains . Dans la violence impensable ( Nathan , juillet 1999) , les auteurs ( Frédérique Gruyer , Martine Nisse et Pierre Sabourin ) relatent les difficultés rencontrées par un éducateur lors d’une situation . Dans son action , il lui a fallu « s’opposer au superviseur de l’équipe sociale pour préserver les enfants des conséquences de la dangereuse idéologie du ’’maintien des liens du sang ’’ dans un milieu naturel supposé bon. » Là dessus , la situation s’oppose à l’idée de Maurice Berger qui dénonce les pratiques éducatives qui se basent sur cette idéologie. J’ai moi -même , dans mes expériences professionnelles , remarqué que ce ne sont pas les intervenants éducatifs qui s’identifient à la souffrance du parent par surestimation des liens familiaux. Il semblerait que les intervenants juridiques fonctionnent plus sur ce registre et , plus généralement , ce sont les intervenants qui ne sont pas au contact quotidien de l’enfant. En effet , il semble très difficile d’accepter l’idée d’être le témoin quotidien de la souffrance d’un enfant et de la sous-estimer à la fois. Concernant une situation de stage en maison d’enfants à caractère social , je me rappelle que l ’axe principal éducatif décidé lors d’un PIP ( projet individuel personnalisé ) était le travail de séparation de M. d’avec sa mère pour un épanouissement personnel et une construction de son identité propre.

Il apparaît néanmoins que cette idéologie reste un problème , dans le dispositif actuel , dans la prise en charge globale. Cette critique de la protection de l’enfance en France pose question. Comment protéger et assister des enfants dans le cadre d’un travail en réseau si cette idéologie reste ancrée chez les professionnels ? En effet , si cette critique apparaît comme novatrice en France , elle est pour le moins dépassée dans d’autres pays ( voir l’échec de la protection de l’enfance : « Votre dispositif de protection de l’enfance en est à l’époque de Charles Dickens » , conclusion de la psychologue experte auprès des tribunaux au Québec.) .

D’un point de vue psychanalytique , le fait de surestimer l’idéologie du lien , c’est sous-estimer la représentation puisque le lien n’est en fait qu’une question de représentation , de symbolique . Pourtant , on peut trouver certaines contradictions dans la théorie de Maurice Berger : le symbolisme nécessite quand même le contact corporel : avec la pathologie du lien , concept repris par l’auteur dans ses autres ouvrages( l’échec de la protection de l’enfance ) , Maurice Berger identifie le lien primaire à la création du symbolisme chez l’enfant : « maternage adéquat… qui va procurer au bébé… un sentiment de sécurité… un sentiment d’estime de soi…un plaisir partagé… un sentiment d’identité… et va permettre à l’enfant de mettre en place des processus d’attachement et d’identification corrects ». S’il n’a pas eu lieu, c’est l’accès au registre du symbolique qui est barré. « Ce qui va introduire le symbolique, c’est l’écoute de l’enfant par l’intervenant, et les paroles des ce dernier… La question de la place symbolique des parents ne se pose pas en pratique. Au moment du placement la pensée des enfants ne se situe pas dans le registre du symbolique ». D’où la place donnée en annexe de ce livre à plusieurs études sur les interactions mère-enfant, parents-enfant, les conditions et les possibilités de l’attachement : « Observations des interactions mère-enfant à risques en maison maternelle » (Mouhot, 2001), « Extraits du guide d’évaluation des capacités parentales » (Centre jeunesse de Montréal et Institut de recherche, 2003).

J’ai passé mon premier stage dans une maison d’enfants à caractère social. Ainsi , les enfants , qui dans ce cas étaient des adolescents , étaient placés judiciairement. Une situation m’est revenue plusieurs fois à l’esprit , j’ai ainsi reconnu certains fonctionnements psychiques décrits dans l’ouvrage, notamment par rapport au fonctionnement psychique clivé des enfants qui empêche l’ambivalence de la représentation du parent et aussi l’explication rationnelle du placement. En effet , deux frères , placés après avoir vécu avec leur mère qui avait de grandes difficultés éducatives et affectives , ne pouvaient retourner chez eux . La mère avait refusé de les ramener aux dates exigées par le calendrier juridique , de plus , elle refusait tout entretien avec les services sociaux et avec le foyer où étaient placés ses enfants du fait d’un lourd passé avec les services sociaux. Le travail éducatif mis en place par l’équipe était , entre autre , l’ambivalence. En effet , les enfants (14 et 15 ans) refusaient d’obéir à quelqu’un d’autre qu’à leur mère du moins tant qu’ils n’étaient pas autorisée à la voir. Après une fugue du plus vieux , les services sociaux acceptent le retour en famille des deux garçons durant les week-end. Après 15 jours , les enfants semblent déstabilisés , et , alors qu’il commençait à bien investir le foyer et le collège , le comportement du plus jeune se dégradait de jours en jours et l’approche des week-end en famille devenait difficile. On reconnaît dans cette situation le fonctionnement d’un enfant qui par les mots exprime l’envie de voir sa mère mais montre le contraire par sa façon d’être.

J’ai également fait des liens entre l’ouvrage qui décrit les comportements de parents ’’séducteurs’’ ( page 110) avec le comportement de cette maman. En effet , bien qu’ elle nous ait exprimé à nous , éducateurs , que ne pas avoir ses enfants ne la dérangeait pas et qu’elle préférait cela plutôt que de s’entretenir avec les services sociaux , elle a poussé son fils aîné à fuguer et à la rejoindre. De plus , elle lui a offert un téléphone portable et lui a interdit d’obéir aux règles du foyer qui veulent que le portable soit donné aux éducateurs le soir jusqu’au lendemain. Elle est également entré en conflit avec les professeurs du collège en écrivant des petits mots d’insulte à leur intention au lieu de signer le carnet de liaison.
A force de travailler sur la situation familiale , même sans la présence de la mère et à force de se retrouvé en port à faux , les enfants ont un jour exprimé qu’ils en avaient assez des agissements de leur mère qui ne leur attiraient que des ennuis.

PS : Pour celles et ceux qui font leur stage dans le domaine de l’enfance, ne pas zapper "l’échec de la protection de l’enfance"

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